La vague

IMG_4179Je reprends ma plume maintenant que l’horizon s’éclaircit. Tout d’abord un immense merci à toutes pour vos messages de félicitations, de soutien et d’empathie, tout particulièrement aux mamans d’enfants prématurés qui ont eu la gentillesse de passer par là pour témoigner et me dire que tout pouvait bien se passer. Trois semaines se sont écoulées depuis cette déferlante qui nous a submergés.

Mercredi 1er mai. Nous sommes à 31 SA. Un jour comme les autres depuis le début de mon hospitalisation. Ma tension réussit à être contenue grâce au Loxen, mes analyses de sang semblent bonnes, monitos après monitos, les cœurs des bébés continuent de bien galoper. L’œdème va et vient, mais globalement je suis quand même bien gonflée de partout, même du ventre : lorsqu’Amour y pose sa tête, ma peau garde la trace de son oreille.IMG_9231

Le personnel soignant vérifie régulièrement mes symptômes : « pas de mouches devant les yeux ? Des acouphènes ? Des mots de tête ? ». Au-delà d’une tension trop élevée, les risques de la pré-éclampsie sont des œdèmes cérébraux ou pulmonaires. Je garde quand même l’espoir d’aller jusqu’à 32 SA, les dépasser est devenu impossible selon les médecins.

En fin d’après-midi c’est le branle-bas de combat. Les infirmières et la sage-femme débarquent dans ma chambre. Mon taux de protéinurie est passé à 15. C’est trop élevé, il y a trop de risques pour moi. « Ce sera sans doute pour ce soir », me dit la sage-femme. Nouvelle prise de sang. Avec l’œdème et les piqûres à répétition, mes veines n’en peuvent plus. Je suis anéantie. J’espérais encore gagner quelques jours. Je sens mes bébés bouger dans mon ventre. Je suis mortifiée de devoir m’en séparer si tôt. Je n’ai jamais eu aucune contraction, mon col est bien fermé : il va falloir faire une césarienne.

Amour arrive et je me blottis dans ses bras. Nous devons descendre dans une salle pré-partum, à côté des salles d’accouchement, pour être prêts. Une médecin arrive : mes analyses de sang restent correctes, si ma tension se maintient, on n’intervient pas. Pas encore. Je suis soulagée, mais je me sens sur la sellette. Nous resterons dans cette salle toute la nuit, dans les clameurs des cris des nouveau-nés d’à côté et de ceux des derniers manifestants de la Fête du Travail au dehors.

Jeudi 2 mai. 6 heures. Nouvelle prise de sang. Ma tension reste correcte grâce au Loxen, mais j’ai beaucoup gonflé. Une sage-femme m’apporte le petit-déjeuner. Je lui demande si j’ai bien le droit de manger et s’il ne serait pas plus prudent d’attendre les résultats de la prise de sang, car si la décision doit se prendre dans les heures qui viennent, je ne tiens pas à devoir vomir à la naissance de mes bébés. « Je ne crois pas à une césarienne ce matin », me répond la sage-femme, « je pense que vous pouvez manger, mais attendez un peu si vous voulez ». Le gynécologue arrive quelques dizaines de minutes plus tard. Pas question de manger, ni d’attendre davantage. Ce sera pour ce matin. On va venir me chercher. Plusieurs sentiments m’envahissent. La peur, extrême, pour mes bébés qui vont naître trop tôt. La consternation de devoir faire si tôt le deuil de l’unique grossesse de ma vie, et dans laquelle je me plaisait tant. L’excitation aussi, de rencontrer mes deux bébés chéris.

Il doit être 11h30/12h lorsqu’on vient me chercher. Amour doit rester devant la porte de la salle, il ne sera autorisé à entrer que quelques minutes avant la naissance. Blouse, sur-chaussures, charlotte : il doit se tenir fin prêt. On me branche de partout, puis on me fait la péridurale. L’infirmier anesthésiste a un faux air d’Omar Sy, et fait son possible pour me garder détendue. Un grand drap se tend devant et au-dessus de ma tête. Je comprend que c’est parti, plus rien ne m’appartient maintenant. On ouvre, on aspire, on coupe. Je n’ai pas mal. Je sens les choses sans les sentir, c’est très particulier. Amour me rejoint. Quel soulagement, quel apaisement de le sentir tout près de moi. Le temps me semble long. Je scrute les visages au-dessus de moi qui regardent l’opération, à la recherche du moindre indice qui pourrait révéler un problème. L’un d’eux est celui de l’anesthésiste. Elle se penche tout-à-coup vers moi : « tout se passe bien. Ils vont bientôt arriver ».

Je sens qu’un bébé est extrait de mon corps, et soudain, il crie. C’est Bébé. La vague fulgurante de l’émotion déborde Amour quelques secondes avant moi. « Il crie ! Il crie ! », m’écrie-je dans un sanglot de soulagement et de bonheur extrême. La sage-femme vient nous le montrer : « c’est un petit poids, mais il est tonique! ». Je regarde mon si beau bébé de haut en bas, s’époumoner de venir ainsi à la vie. « Il fait trop froid ici pour lui, je dois l’emmener », me dit la sage-femme. Et voilà mon Bébé d’amour disparu de mes yeux. Il est passé si vite que je n’ai pas pu le toucher, le regarder encore, encore. Quelques minutes plus tard, c’est Bébée qui arrive. « Elle ne crie pas ! Elle ne crie pas ! », gémis-je. « C’est normal », me répond l’anesthésiste, « le deuxième ne crie pas ». Je n’y crois pas. En quoi le fait de naître en second fait que ma Bébée ne crie pas ? Elle est si jolie ma chérie. A peine le temps de lui faire un bisou sur le front qu’elle disparaît à son tour.

A partir de ce moment, mes seules préoccupations consistent à savoir comment vont mes bébés et à faire qu’Amour puisse les rejoindre. Les deux sont liées : si Amour est autorisé à les rejoindre, c’est qu’ils vont bien. On vient chercher Amour au bout de 10 minutes. Il est tellement ému qu’il n’arrive pas à dire le prénom de Bébée à l’infirmière qui le lui demande. Il souffre de voir les médecins piquer les si petites veines de nos amours. Bébé est vite parti en réa, Amour a juste eu le temps de mettre son doigt dans la petite main de Bébée qui le lui a serré avant de partir en réa à son tour. Malgré l’injection de corticoïdes que j’avais eu presqu’une semaine avant, les bébés ont dû être intubés. Mais contrairement à la dernière écho qui montrait soi-disant une cassure de la courbe de croissance et les évaluait à chacun 1,2/1,3 kg, mes bébés faisaient 1,420 et 1,620 kg à la naissance.

L’opération s’est bien passée. Je suis transférée en salle de réveil. Les infirmières surveillent ma tension comme le lait sur le feu. Amour fait des allers-retours tout l’après-midi entre la réa et la salle de réveil pour m’apporter des nouvelles et me montrer des photos. Ils sont si beaux mes bébés. Ils me manquent terriblement. Ils me manquent terriblement dans mon corps. Je suis vide maintenant. J’avais encore besoin d’eux dans mon ventre et eux avaient encore besoin d’y être.

Ma tension ne baisse pas. On me met dans une petite salle au sein de la salle de réveil. J’y resterai presque 72 heures, à voir défiler les nouvelles accouchées leurs bébés dans les bras, et me sentir gonflée d’œdèmes au point d’avoir du mal à ouvrir les paupières. Les infirmières n’arrivent plus à trouver de veines pour les prises de sang. Elles sont 4 ou 5 à tourner autour de moi, à chercher, à tâter. Elles piqueront partout, bras, mains, pieds, en vain. Je pleure de douleur et de lassitude quand l’une d’elle tentera de replacer le cathéter qui fuyait sur ma main. Elles se résoudront au final à faire une prise de sang artérielle.

Je veux voir mes bébés. On me le promets pour le lendemain, « si la mise au fauteuil se passe bien ». Je veux qu’elle va bien se passer, j’en ai vu d’autres. On me mets dans le fauteuil. « Eh bien, j’ai vu peu de césarisées se mettre debout si vite », me dit l’infirmière. « Je peux aller voir mes bébés maintenant? ». « Pas avant d’avoir passé au moins une demi-heure dans le fauteuil », me répond-elle. La demi-heure passe, Amour arrive et je prend place dans le fauteuil roulant. En avant, au 2ème. « N’oubliez pas : seulement une heure, nous devons contrôler votre tension », me rappelle l’infirmière.

Nous arrivons là-haut. Enfilage de blouse, liquide hydro-alcoolique sur les mains. Amour me guide jusqu’aux chambres de nos bébés. La vague de violence de l’image de mes bébés branchés, reliés, scopés, me noie. Dans mon fauteuil, je suis trop basse pour bien les voir. L’incubateur, les fils, le cathéter, la photothérapie ont englouti mes bébés.

Je comprends qu’après celle de la PMA et du don d’ovocytes, une nouvelle épreuve nous attend : celle de la naissance prématurée. Mais je peux enfin les toucher, mes amours, leur parler, les rassurer de ma voix.

Ils sont là.

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19 réflexions sur “La vague

  1. Waouh ! Quel courage d’avoir traversé tout cela ! Rien ne vous aura été épargné … cela me bouleverse. Le récit de ton accouchement et ton amour pour ces petits êtres, pour qui on donnerait tout depuis le moment où l’on sait qu’ils existent, transparait à chaque ligne. C’est magnifique: après tous ces doutes, cette attente insoutenable, ces désillusions, place à la vie de famille … à l’hopital certes mais vous êtes tous les 4 ensemble et ils savent que vous êtes là pour eux et ils sentent votre amour. Positivez, ils le sentiront aussi … bon courage pour ces prochaines semaines!

  2. Lueur, des pensées par milliers pour eux, pour toi, pour vous.
    Des larmes de colère, de peur, de joie, d’espoir.
    Te voilà MAMAN de deux petits………………………………..

  3. Ouch, ça rappelle des souvenirs tout ça!!
    Je vous souhaite bon courage, j’espère que vos petits sont passés en néonat (sans « réa » devant) et qu’ils sont sur la bonne voie.
    Petite remarque de maman qui est passée par là : on n’y pense pas, on ne se l’autorise pas, mais il faut aussi souffler un peu, pour être au top pour eux. J’ai fait 3 « burn out » en 3 mois de néonat, à chaque « moissiversaire ». Le parcours est dur pour eux, il l’est aussi pour vous. J’ai donc une pensée pour vous 4.

  4. Quel soulagement d’avoir de vos nouvelles et de savoir que vos bébés vont bien !!
    Que d’épreuves pour vous mais au final, du bonheur !
    Encore plein de belles choses pour la suite …
    Bises émues

  5. A « il crie » j’ai fondu en larmes, et quand ça aura passé je trouverai peut-être quelque chose d’intelligent, de percutant, de juste à dire… WOUAH, quel récit… ils sont là… bravo d’être arrivée jusque là. Je vous souhaite un horizon lumineux.

  6. Je suis soulagée de savoir que tout va mieux. Ça a si être une sacrée épreuve… J’imagine qu’elle a du être plus « vive » que la Pma. Je garde un souvenir très dur de la semaine d’hôpital de Wonder et pourtant c’est loin d’être comparable a la prématurité. Gros bisous!!

  7. Tellement contente de lire que « l’horizon s’éclaircit »! Il y a tant d’émotion dans ton récit – j’ai eu les larmes aux yeux tout du long. J’ai hâte que tu nous parles de la suite, d’aujourd’hui, de demain.
    Tout plein de bises à vous 4

  8. Je ne sais qu’ajouter à ce magnifique récit. Garde le précieusement pour eux plus tard. Des larmes aussi, légères et douces. Merci de nous donner ces nouvelles. Les sers-tu maintenant dans tes bras ?

  9. Très touchant.
    J’espère qu’aujourd’hui Bébée et Bébé vont bien et qu’ils ont bien grossi.
    J’espère que vous pourrez rentrer rapidement chez vous avec ces deux merveilles.
    Pour moi, check up complet aujourd’hui. En effet tension à 14.9 chez le gynécologue qui m’envoie direct faire un monito avec prise de tension, ECBU et prise de sang.
    Il me parle des risques de Toxémie gravidique sachant que je fais de plus en plus d’oedème!
    Finalement monito ok, mes filles vont bien, tension redescendue à 13.7 et analyses ok malgré albuminurie un peu au-dessus de la norme.
    Je repars après 4h à la clinique. Nouveau contrôle monito, tension et urines dans 48h.
    Je flippe un peu a l’idée qu’il y ait un pb.
    Le gynécologue m’a dit qu’à 34,5 SA elle seraient prématurées léger donc ça ne l’inquiète pas mais moi je me suis promise de leur épargner la couveuse et j’espère y arriver.
    Je pense à vous très souvent.
    À bientôt avec de bonnes nouvelles j’espère…

  10. Je vous suis depuis plusieurs mois et, c’est fou, mais sans vous connaître, j’attendais des nouvelles de vous et vos bébés ! Votre récit m’a beaucoup émue. Je suis aussi très impressionnée par votre force de caractère. Je vais moi-même partir dans quelques semaines en Espagne pour un don d’ovocytes et votre parcours me donne mille et une raisons d’espérer. Comme le disait un certain Monsieur Frydman : « Après la pluie »…

  11. Quelle émotion… Tu as été très courageuse et je te souhaite de serrer bien fort tes bébés pour biennnnn longtemps 🙂 Bravo !!

  12. Je suis au boulot, le te lis en douce et je pleure… Je pleure de l’injustice à laquelle tu as dû faire face, la peur, la douleur et finalement cette émotion de Maman… si belle malgré tout… A priori tes petits vont bien, je l’espère si fort. J’ai souvent pensé à toi. C’est incroyable comme les copines de blog peuvent nous préoccuper même sans nous connaître en vrai… Prenez soin de vous. Et vive la vie !

  13. un récit tout plein d’émotion qui me touche beaucoup… la joie de la naissance et la difficulté de la prématurité… que de sentiments contradictoires ! J’espère que tu vas mieux, que tes bébés ont bien grandi, j’espère qu’ils respirent désormais tout seul, et que tu peux maintenant mieux en profiter… comme les semaines doivent être longues… mais au bout du chemin, il y aura un retour à la maison, avec tes 2 amours, et une nouvelle vie…
    plein de courage !

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