« Le début de vie » – Rencontre avec le Professeur Frydman

20130319_200006Comme prévu, je suis allée mardi soir à la rencontre transdisciplinaire du Centre d’Études du Vivant organisée par l’Université Paris-Diderot dans la série « Les battements du temps », intitulée « Le début de vie », avec René Frydman, gynécologue, obstétricien, auteur de la première FIV en France en 1982.

Ce fut une rencontre intéressante, saisissante, troublante aussi, d’autant que j’ai eu le plaisir d’y rencontrer Lulu et son « p’tit bio ».

Nous avons tout d’abord écouté Jean-Claude Ameisen, Président du Comité consultatif national d’éthique, et, pour celles et ceux qui connaissent, également auteur de l’émission « Sur les épaules de Darwin » le samedi matin sur France Inter.

Les réflexions qu’il a lancées étaient très intéressantes, d’autant qu’il a dû « meubler » les 3 premiers quarts d’heure durant lesquels Frydman était coincé dans les embouteillages :

  • la question de la dissociation de la procréation et de la sexualité induite par l’AMP dans l’espace et dans le temps, est importante
  • jusqu’où la médecine doit-elle répondre aux demandes en termes de capacités ? Doit-on ouvrir la PMA aux stérilités non physiologiques (couples homosexuels) ?
  • l’Organisation Mondiale de la Santé définit la Santé comme « un état de bien-être physique, psychique et social », c’est-à-dire « on est en bonne santé quand on dit être en bonne santé » : cela met la personne au centre de la définition de la santé et rend beaucoup plus complexe l’idée même que l’on se fait de la santé
  • l’AMP concerne la médecine d’un être qui n’est pas encore là : la dimension sociétale et médicale est encore toute autre
  • le projet parental a pris une dimension considérable dans le contexte de la contraception et de la FIV, la FIV donnant à la présence de cet être à venir une importance considérable.

Désolée, je vous livre ses réflexions de manière peut-être un peu décousue mais je commençais sérieusement à trépigner d’impatience d’enfin voir arriver Frydman, comme dans la première partie d’un concert durant laquelle on n’attend plus que la « guest star »! Lulu, elle, était omnibulée par cet homme assis tout en haut de l’amphi qui paraissait être le fameux Number 4 dont de nombreuses PMettes sont fans. Etait-ce bien lui ? Suspense…

Frydman arrive enfin. Applaudissements dans la salle. Il revient tout d’abord sur le thème de la rencontre, « le début de vie », et s’interroge sur sa signification : qu’est-ce que l’on définit ? L’humain ? La vie ? La personne ? Quand est-ce qu’apparaît la personne ?

  • au 6ème/7ème jour lors de l’implantation et des premières liaisons avec l’organisme maternel ?
  • au moment de la création du système nerveux ? de l’encéphale ?
  • après 120 jours de grossesse, lorsque l’on estime que l’adhérence est faite ?
  • à partir de la 22/23ème semaine de grossesse, seuil minimum à partir duquel il est possible de tenter de réanimer le foetus né prématurément ?
  • ou est-ce, comme le prétend la religion catholique, lorsque l’âme rejoint l’embryon, soit, selon Saint Thomas d’Aquin, après 40 jours pour le garçon, et 80 jours pour la fille ?

Rires dans la salle. Il esquisse un léger sourire façon pince sans rire. J’adore !

Il enchaîne ensuite sur la problématique du statut de l’embryon, un aspect jamais encore discuté dans la loi de bioéthique. Il nous apprend qu’une proposition de loi sur l’embryon sera débattue la semaine prochaine à l’Assemblée (lire son interview dans Le Monde du 5 décembre 2012 « Le statut de l’embryon reste tabou »). Je me suis renseignée : la  proposition de loi tendant à modifier la loi n° 2011-814 du 7 juillet  2011 relative à la bioéthique en autorisant sous certaines conditions la  recherche sur l’embryon et les cellules souches embryonnaires a en effet été adoptée par le Sénat le 5 décembre dernier, elle sera examinée à l’Assemblée Nationale le 28 mars. Mais, adoptée en l’état, elle ne changera franchement pas grand chose. Pourquoi certains embryons s’implantent et d’autres pas ? La question restera en suspend.

Frydman aborde ensuite la question du passage du médical au sociétal dans le recours à l’AMP. Un point-clé selon lui, puisque jusqu’à présent l’AMP n’est autorisée en France que pour des raisons médicales. Mais où place-t-on la barre ? Quelle est la frontière ? Il prend notamment l’exemple d’une femme de 45-46 ans qui souhaite avoir recours à l’AMP, alors que son infertilité serait plutôt liée à l’âge. Est-on alors dans du médical ou du sociétal ?

Il souhaite rappeler le taux important d’échecs dans les traitements de l’infertilité : 50%. « On ne peut pas tout faire dans n’importe quelle condition », assène-t-il. Il réfute par exemple la possibilité de choisir en amont le sexe de l’enfant et le recours à la gestation pour autrui, « une marchandisation du corps doublée d’une atteinte à la dignité« . Cela n’a rien à voir avec le don d’ovocytes selon lui, qui devrait davantage être encouragé en France en mettant en place une véritable indemnisation pour les donneuses, et d’insister sur la grande différence entre indemnisation et marchandisation. Il se lance alors dans une tirade sur l’importance du lien mère-enfant pendant la gestation, la relation si particulière qui s’installe… J’ai les larmes aux yeux, Lulu et moi nous surprenons à toucher simultanément nos ventres… J’aimerais tant que son « p’tit bio » réussisse à s’accrocher.

Vient le moment des questions avec le public. J’obtiens le micro, ma gorge se noue et les larmes montent. Je peux cependant compter sur le soutien indéfectible de Lulu dont je sens les ondes positives à côté de moi. Je commence par lui dire mon émotion d’être là en face de lui et mes remerciements pour son action et son combat. Je décris brièvement mon parcours pour situer le contexte afin d’en arriver à LA problématique de ces dernières semaines : la circulaire du 21 décembre 2012 qui interdit à tout médecin de délivrer des informations sur des cliniques étrangères pratiquant le don de gamètes, et particulièrement d’ovocytes (voir mon post sur ce sujet La circulaire de la honte). Je lui dis que beaucoup de médecins refusent dorénavant la délivrance même d’ordonnances pour le suivi de l’endomètre et du taux d’oestradiol des femmes en attente d’un don d’ovocytes. Un refus de soins pur et simple.

Il me répond qu’il considère cette circulaire comme une « grande hypocrisie ». « J’ai toujours aidé mes patientes, je continuerai de les aider et prendrai tous les risques pour cela », ajoutant que beaucoup de ses confrères avaient pris les mêmes positions (nous avons pourtant de nombreux témoignages prouvant le contraire malheureusement…). Il souligne la contradiction évidente du système français qui défend d’inciter à partir à l’étranger mais dont la Sécurité Sociale rembourse une partie des frais de ces mêmes soins à l’étranger (soupirs d’étonnement dans la salle). Je me demande cependant si ce remboursement est toujours possible depuis cette circulaire, déjà que c’était la croix et la bannière…

Il estime que pour recruter davantage d’ovocytes en France, il faudrait mettre en place un véritable accompagnement des femmes qui acceptent de donner leurs ovocytes, et donc une indeminsation. Une priorité selon lui. Jean-Claude Ameisen a alors avancé plusieurs réflexions vraiment intéressantes sur ce sujet :

– chaque pays est responsable de sa législation mais il existe la libre circulation des personnes en Union Européenne : on ne peut pas faire comme si les couples ne pouvaient pas franchir les frontières

– sur l’indemnisation : veiller à ce que le fait de compenser le don par de l’argent n’amène pas à ce que les donneurs soient les plus vulnérables, que la compensation, l’indemnisation pour certains ne se transforme pas en une rémunération pour d’autres.

Voilà ce que j’ai retenu de cette soirée-débat, j’espère que cela a été assez clair pour vous qui n’y avez pas assisté. L’enregistrement de la rencontre devrait être disponible plus ou moins prochainement en cliquant ici.

A la fin, Lulu a monté quatre à quatre les marches pour voir si Number 4 était bien Number 4 : malheureusement ce n’était qu’un sosie ! Pour ma part, je me suis précipitée vers la tribune afin de me faire dédicasser le livre « Lettre à une mère » de et par René Frydman. Un livre magnifique soit dit en passant, à offrir et à s’offrir.

« Bientôt le printemps », m’a-t-il écrit.

Publicités

29 réflexions sur “« Le début de vie » – Rencontre avec le Professeur Frydman

  1. J’ai les larmes aux yeux de lire ton récit… Ce mot de dédicasse est tellement beau, et tellement vrai… Avec le printemps, tous nos espoirs renaissent.
    Cette conférence devait être absolument géniale. merci de nous l’avoir retranscrit ici!

  2. Merci Lueur pour ce résumé ! Ce devait être passionnant, émouvant… Et clin d’oeil à ta binôme de conférence… Lueur et Lulu, ca sonne bien, et c’est prometteur ! Biz

  3. Lueur, bon moi ça me fait pleurer de lire ce que tu écris, car je saisis vraiment bien l’émotion, les émotions qui nous submergent dans ce genre de situation.
    Et puis t’imaginer avec ton gros ventre, après ce long et douloureux chemin, c’est juste très bon, et très émotionnant……….
    Merci pour ce résumé; il faut que ça bouge, et je trouve que toutes faisons en sorte de se bouger pour que ça bouge……

    • j’ai beaucoup pensé à toi pendant cette conférence!
      Je me disais « là Irouwen aurait réagi, et là aussi, et encore là jusqu’à la fin! » mais j’étais déjà intervenue une fois, et je ne sentais paradoxalement pas le public intéressé par les déboires des PMettes mais plutôt par des réflexions d’ordre plus général sur ce que va devenir la vie avec ces multiples interventions scientifiques…
      La personne qui a posé une question après moi a dit « moi j’aimerais vous interroger sur les grossesses naturelles…. »
      Mais tu vois je ne la contredirai pas : ma grossesse n’est pas normale en effet, elle est juste extraordinaire!!! 🙂

  4. Ouahhh, j’aime quand tu dis que tu m’as rencontrée… avec mon “p’tit bio” 😉
    C’est un réel plaisir de te connaître, Lueur. Surtout dans ce contexte, avec tes deux enfants dans ce magnifique ventre que j’ai regardé les yeux pleins de larmes mais aussi et surtout le coeur plein d’espoir car tu sais combien je suis convaincue par le DO…
    Merci pour ce très exhaustif compte-rendu. Tu as tout dit.
    Ton intervention était très claire, nette et précise. Quant à ton émotion, rassure-toi, on ne l’a pas entendue ! Bravo.
    Je m’en veux juste de n’avoir pas pensé à poser la question qui pourtant me travaille depuis que je m’intéresse au don : quand diantre sera enfin publié le décret d’application de la fichue disposition prévoyant pour les donneuses (en France), la levée de la condition d’avoir déjà eu un enfant… ?
    J’ai aussi bien apprécié la conclusion de Jean-Claude Ameisen : “si l’absence de recherche est le garant de l’éthique, on est dans une société inquiétante…”.
    Enfin, mon admiration (euh… mon “transfert”) pour Number 4 est telle que je crois le voir partout. Ceci dit, et j’insiste -autrement je vais passer pour une groupie in love- : c’était carrément son sosie (à la différence ledit sosie était un peu plus souriant) !!!
    Merci encore pour ce doux moment de complicité… Caresser subrepticement mon ventre (avec l’espoir d’un ventre qui porte un début de vie justement) face au Pr. Frydmann et qui plus est à tes côtés : c’est un peu le rêve qui devient réalité.
    Oui, c’est déjà le printemps… et je t’embrasse fort.

    • cela a été un vrai plaisir Lulu!
      Sur la question du décret tu as raison, mais je ne pense pas qu’à leur niveau ils aient davantage d’infos que nous. En revanche la question que j’aurais aimé pouvoir poser en plus à Frydman est pourquoi avoir abandonné son blog « un enfant..enfin » qu’il avait ouvert en février ou mars 2012. Il l’a supprimé un ou deux mois plus tard. Il devait être le support d’échanges pour faire avancer les choses. J’aimerais bien savoir pourquoi il l’a finalement abandonné si peu de temps après l’avoir créer.
      Tu as bien fait d’ajouter la conclusion d’Ameisen que je n’avais pour ma part pas notée mais dont je me souviens bien en effet. Je suis bien d’accord.
      Vivement le 28 ma Lulu, et bises à toi et ton p’tit bio 🙂

  5. Merci pour ce résumé ! Même si je ne suis pas d’accord avec Frydman quant à sa position sur la GPA… A propos de la recherche sur l’embryon, il est désolant de voir que tous les avis, articles qu’on peut lire ou entendre ces jours ci ne posent la question que par rapport aux cellules souches embryonnaires (or il est vrai qu’on peut aujourd’hui fabriquer des cellules pluripotentes qui rendent moins indispensables d’utiliser les cellules souches embryuonnaires) mais jamais personne ne parle du fait que la recherche sur l’embryon permettrait de mieux comprendre comment celui ci se développe, s’accroche, etc. Bref la question de la recherche sur l’embryon pour l’infertilité: personne n’en parle ! Apo

    • je suis plus que d’accord avec toi sur la recherche sur l’embryon!
      j’ai l’impression qu’on en prend encore pour 20 ans à dire aux couples « allez on croise les doigts » tentatives sur tentatives, c’est scandaleux!
      Après sur la GPA, j’avoue que je ne sais pas trop… Frydman y opposait plutôt la greffe d’utérus qui commence à bien fonctionner en Suède… Je ne veux pas affirmer une position trop tranchée car je ne pense pas être objective, étant enceinte par don d’ovocytes.
      bises Apo ça fait plaisir de te revoir par ici!

  6. Merci beaucoup pour ce résumé, c’est très chouette à lire et ça devait être très intéressant. La dédicace est très belle! Décidément, ce René, il m’énerve par moment, mais il faut reconnaître qu’il est fort! 😉

  7. Merci d’avoir pu nous faire partager cette conférence.
    Ça avait l’air très intéressant.
    Beaucoup d’émotion en te lisant encore aujourd’hui.
    J’espère que tes bébés vont bien, mes crevettes à moi bougent beaucoup mais j’adore ces moments de complicité!
    À bientôt!!!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s