Voyage à Thessalonique (5/5) : le contexte politique et social

Nous sommes arrivés à Thessalonique le mardi 9 octobre, jour de la visite d’Angela Merkel à Athènes. L’enjeu est majeur : un accord en négociation par la « troïka » (Banque centrale européenne, Fonds monétaire international, Commission européenne) sur un nouveau train d’économies budgétaires en échange d’un prêt de 31,5 milliards d’euros. Un nouveau serrage de vis qui vient assombrir une déjà bien triste conjoncture : la récession grecque devrait dépasser les 7% en 2012, le chômage touche un quart de la population active et frappe plus d’un jeune sur deux. Entre révolte, fatalisme et parfois cynisme, les grecs oscillent.

Autant dire que la visite de la Chancelière allemande n’a pas été très bien accueillie. L’antigermanisme en Grèce est patent, et les deux entreprises allemandes, Ferrostaal et Siemens, à l’origine de deux des plus grands scandales de corruption politique du pays, n’y sont pas pour rien. Nous n’avons toutefois constaté à Thessalonique que peu de stigmates des manifs, sauf quelques affiches et images dans les journaux.

Pourtant la crise est bien là. A chaque coin de rue, notre marche est interrompue par plusieurs personnes nous tendant des flyers publicitaires, des sexagénaires invitent les passants à jouer à la loterie, un Jésus Christ au milieu des tickets, comme le dernier rempart face à la brutalité du réel.

Le plan d’austérité a été décidé après qu’en 2004 les statisticiens d’Eurostat aient révélé que la Grèce transgressait les règles du pacte de stabilité et avait menti sur ses chiffres. Depuis, le pays ne cesse de s’engouffrer dans la récession, alimentée par la crise internationale. Beaucoup d’argent circule pourtant en Grèce, mais pas en direction des caisses de l’Etat.

Si en Grèce tromper l’Etat est source de fierté et la fraude fiscale un sport national, c’est le système politique clientéliste qui en est surtout le ferment. Depuis la chute de la dictature des colonels en 1974, les deux partis népotiques qui se partagent le pouvoir – le Pasok (gauche) et Nouvelle Démocratie (droite) – ont fait face à de nombreux scandales financiers, qui ont d’autant plus choqué qu’ils sont restés impunis, les hommes politiques s’étant construit un solide régime d’impunité. Le surcoût généré par l’administration est évalué à 14 milliards d’euros : 20% des structures de l’administration n’ont pas d’employés, c’est-à-dire qu’elles sont composées uniquement d’un cadre avec un titre et une prime pour se diriger lui-même, la fonction servant à récompenser un affilié politique. Un terrain tout aussi propice à la corruption. L’Eglise n’est pas en reste : sa fortune est estimée à 15 milliards d’euros, exonérée d’impôts. Elle est le plus grand propriétaire foncier du pays (terrains, forêts, immeubles…) dans un Etat où il est impossible de trouver un cadastre digne de ce nom.

Les élections législatives anticipées du 6 mai dernier ont fait l’effet d’un séisme politique : les 2 grands partis historiques ne sont pas parvenus à recueillir les 37% nécessaires pour obtenir une majorité des sièges au Parlement, la coalition de Gauche radicale Syriza emmenée par le jeune Alexis Tsipras a récolté 16,8% des suffrages, derrière Nouvelle Démocratie mais devant les socialistes du Pasok. Le petit parti néonazi Aube Dorée a fait son entrée au Parlement. Capitalisant sur le traumatisme, l’humiliation, le sentiment d’exaspération nationale, il a créé de solides réseaux d’aide aux habitants, à la seule condition qu’ils soient grecs, et mène des opérations violentes contre les immigrés. Le Haut Commissariat aux réfugiés des Nations Unies (UNHCR) s’inquiète d’ailleurs de l’aggravation des attaques racistes en Grèce.

Pris en étau, le peuple grec proteste, défile. Nous avons été témoins le vendredi d’une manif anti-austérité au cœur de la ville, manif qui a cependant rassemblé beaucoup moins de fidèles que le défilé religieux du lendemain…

Les Grecs se battent. Ils consomment, ils sourient, ils vivent. Je l’ai déjà dit, nous avons été surpris par leur bienveillance, leur chaleur, leur gentillesse. Courber le dos, le temps que la tempête passe, tout en prenant part aux mouvements de désobéissance civique. Se raccrocher à ses croyances. Garder en soi l’histoire faite de 5 000 années d’un peuple noble et fier, berceau de notre civilisation.

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4 réflexions sur “Voyage à Thessalonique (5/5) : le contexte politique et social

  1. Même si je suis absente de la blogo depuis quelques mois, je croise toujours les doigts pour toi, tu as nettement avancé dans ton parcours, je te souhaite enfin le début d’une autre aventure….. de gros bisous à toi, je viendrai guetter le résultat 🙂

    • c’est trop gentil Katel ! j’étais justement allée faire un tour du côté de ton blog pour voir où tu en es… J’espère que ton chemin avance aussi. Je pense à toi, merci pou ton soutien. bisous

  2. Merci pour ce bel article sur la Grèce et les raisons de ce qui se passe actuellement. En Crète cet été, nous n’avons pas du tout eu le même ressenti, idem à Rhodes l’année dernière. La situation dans les iles, qui vivent du tourisme, m’a semblé en dehors du contexte de la grèce continentale.

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