S. et moi

S., c’est ma meilleure amie. Nous nous sommes rencontrées à la maternelle, entre châteaux de sable, marelles et sniffages de colle à l’odeur d’amande. S. a représenté mon journal intime ambulant et moi le sien pendant plus de 20 ans. S’il y a une chose dont je suis sûre, c’est que je ne me serais pas construite de la même façon sans elle, je ne serais pas la même femme sans elle. Pas un doute, pas une angoisse, pas une joie, pas un espoir, pas un rêve non confiés, pendant toutes ces années.

Parmi ces rêves, celui d’être mamans bien sûr. Impressions imaginées. Histoires fantasmées. Espoirs, espoirs… et réciprocité.

S. aujourd’hui, elle est maman.

Il y a un peu plus d’un an, elle m’a appelée alors que je sortais d’un cabinet infirmier pour y recevoir une piqûre d’HCG, laquelle était sensée déclencher l’ovulation d’un follicule bien trop solitaire pour être ponctionné. Je sentais le trouble dans sa voix : à cet instant elle était bien plus angoissée par me faire mal que réjouie d’annoncer sa grossesse. J’ai seulement réussi à laisser échapper un sincère mais timide « Ah c’est bien, je suis contente pour vous ». Sa réponse, je m’en souviens comme si c’était hier : « ma Lueur je ne pouvais pas ne pas te le dire… » Bien sûr que je voulais le savoir. Même de loin. Mais c’était un cap de plus qui nous éloignait l’une de l’autre.

A partir de ce jour, l’appeler me procurait un sentiment ambivalent : la quiétude d’entendre sa voix, de l’écouter me raconter les histoires de chez moi, de ma région d’origine, la vie et les étapes de personnes que je ne vois plus régulièrement depuis longtemps mais qui restent dans mon coeur ; mais aussi le mal-être de la sentir tellement emplie, et moi tellement vide. Pendant toute sa grossesse je ne l’ai appelée que lors des moments d’espoir, après une écho assez satisfaisante, ou après un transfert. J’avais ainsi l’impression d’être plus proche d’elle, de sa situation. Je lui posais aisément des questions sur son état, sans me forcer, parce que j’en avais envie, j’avais envie de l’entendre me raconter. Je n’aurais pu être aussi attentionnée sur ce sujet auprès de personne d’autre, à part mes soeurs, bien sûr, si cela avait été le cas. En même temps, S., elle n’est pas du genre à se laisser emporter par son bonheur devant ceux qui souffrent de ne pas avoir le même. Elle me disais le minimum, je crois, seulement en réponse à mes questions, et cela me convenait.

Je ne l’ai jamais vue enceinte. C’était au dessus de mes forces. La distance géographique y a contribué, en rendant les choses plus « faciles ». Nous n’en avons jamais parlé. Elle ne m’y a jamais invité, parce qu’elle me connaît jusqu’au bout des ongles. Je savais que si j’en avais envie, sa porte était ouverte. Elle a accouché un après-midi de février. Le texto d’annonce, simple, sobre et doux, à son image, m’a émue, juste émue. « Oh p….. t’as dû trop souffrir ma pauvre! » ai-je insisté lorsqu’elle m’a raconté ses 18 heures d’accouchement sans que la péridurale ne réussisse à fonctionner. « Non, non ça a été… » C’est du S. tout craché.

Cet été, alors que je planifiais d’aller passer quelques jours chez mes parents après mes vacances avec Amour et avant de reprendre le travail, m’est venue l’envie. L’envie d’aller la voir, l’envie de la prendre dans mes bras, l’envie, surtout, de rencontrer sa petite puce. Que le temps passe, nous ne nous étions pas revues depuis décembre 2010. Rendez-vous pris, avant notre départ pour Venise (oui, je sais, j’ai beaucoup de chance!). « A la semaine prochaine! », « oui, je suis trop contente! » Pendant les nuits qui ont suivi notre appel et précédé ma visite, je  n’ai cessé de rêver d’elle. Des vacances en camping avec toute la bande, des parties de rigolades, des fêtes arrosées. Mais aussi de fuites, de vides, de vertiges, avec des images qui m’ont marquée et que je ne m’explique pas encore vraiment.

Je suis arrivée très sereine chez elle et son mari, qui est également un ami de longue date. J’ai tout de suite voulu prendre la petite dans mes bras. Et la voir, là, si mignonne, si souriante, si douce, j’ai senti un amour naître, un amour que je n’avais jamais connu, j’ai compris que c’est celui que j’aurais ressenti à la naissance des enfants de mes soeurs. Bien sûr, mes larmes coulaient, à flots. J’ai senti que S. n’en était pas loin et je l’ai rassurée tout de suite : « ce n’est pas de la tristesse, c’est juste de l’émotion… » Une grande émotion, mêlée à ce terrible sentiment de ne pas avoir été là, dans les moments d’angoisse comme de joie, d’avoir loupé, encore, des étapes cruciales et essentielles.

Je lui ai dit qu’elle avait été parfaite, depuis le début de sa grossesse : jamais un mot maladroit, jamais une phrase malhabile, malgré l’immense difficulté de ne pas blesser une susceptible PMette qui fuit les femmes qui portent des sacs à dos sous leurs T-shirts… Elle s’est toujours entièrement tournée vers moi et mes malheurs. Elle a été là, toujours, avec des mots simples, des mots qui disent « je ne sais pas, je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas quoi dire, juste que je pense à toi et que j’espère, j’espère de toutes mes forces. » Qu’ils font du bien à entendre ces mots-là ! Et ce soir-là j’ai compris que la grossesse et la naissance ne l’avaient pas dispensée d’avoir à gérer des problèmes douloureux, et moi, pour ceux-là non plus, je n’ai pas été là, en tout cas pas autant que j’aurais aimé.

Alors ce billet, c’est ma façon de lui dire merci, et de lui rendre hommage, à elle, et à tout ce que nous avons vécu ensemble.

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27 réflexions sur “S. et moi

  1. Ce billet est magnifique, terriblement émouvant. J’ai beaucoup aimé le « journal intime ambulant » qui me rappelle ma S. à moi (bon c’est ma H. en vérité!).
    Elle n’a pas encore de bébé, mais ça pourrait venir 😉 C’est une situation à laquelle je me prépare tout de même!

    J’ai une autre amie, une collègue extrêmement proche, mais plus récente (~8 ans d’amitié), deux bébés au compteur en 2 câlins. Mais je me suis étonnée d’avoir aussi bien vécu ces rondeurs au point de lui avoir caresser le ventre très longtemps lors de bb2.
    Elle a assuré dès l’annonce du +, et encore plus après.
    Ça me dire que oui, les gens peuvent être délicats, ce n’est pas seulement nous, PMettes, qui nous braquons 😉

    J’espère être aussi proche avec H quand elle sera enceinte!
    C’est tellement culpabilisant parfois de ne pouvoir les soutenir dans leurs difficultés. On se sent nulle et égoïste, même si en fait, on est simplement tristes.

    Je pense à toi en ce dernier jour d’attente.
    Bisous

  2. c’est un magnifique billet, très émouvant ! Beaucoup d’amitiés ne survivent pas aux vagues de l’existence, celle de la PMA entre autres…

  3. Ma belle, je crois qu’on a là une des définitions de l’Amitié.
    Suis très touchée, voire troublée par ton billet et contente de te lire.
    J’espère que vos démarches avancent. Je pense souvent à toi, à ton parcours… et t’embrasse.

  4. Ma meilleure amie, quasi ma soeur a eu ses 2 bébés en C1.C’était avant ma rencontre avec chéribibi et nos essais. Elle a toujours été présente pendant nos galères. Un jour elle se trouvait avec moi après l’échec de ma 1ère FIV. Elle s’est mise à pleurer en me disant que c’était pas juste que ce soit si facile pour certaines et si difficile pour d’autres..
    Voilà, une amie comprend et partage nos joies et nos peines. Il y en a peu, ce sont des amitiés précieuses alors autant les préserver.

  5. Bravo pour ton témoignage d’amitié ! C’est vrai que plus on s’enfonce dans le parcours PMA, plus on a tendance à être touchée par les réactions méchantes, les réflexions maladroites ou stupides. A l’inverse, on rend rarement compte de tous ceux qui nous aiment et nous aident, que ce soient amis ou famille. Ton amie connait-elle l’existence de ton blog ?

  6. Ton billet m’a ému aux larmes. C’est super que tu aies pu enfin rencontrer la fille de ton amie, et que tu aies ressenti autant d’émotion et d’amour pour elle.
    Ne te culpabilise pas de ne pas avoir été là à certains moments; il y des moments où ce n’est juste pas possible, où on a besoin de se protéger, vraiment, et il faut savoir mettre sa ‘survie’ avant tout le reste. Je suis sûre que ton amie le comprends, d’une manière ou d’une autre.
    Il y aura encore tout plein de moments importants pour lesquels tu seras présente.
    Bises

  7. Très jolie amitié. Ce n’est pas simple de ne pas vivre les mêmes choses, ça peut faire des dégâts, alors c chouette de vous être préservées l’une l’autre

    • Oui, le secret je crois c’est de ne pas se refermer sur soi, difficile quand on est enceinte et difficile quand on est en-PMA, pour des raisons différentes bien sûr!

  8. C’est une belle histoire d’amitié, tu as de la chance. Moi je crois que j’ai perdu mon amie d’enfance dans cette histoire de PMA: même au courant des difficultés (PMA + « recomposition »), elle semble ne rien comprendre, a pu me balancer des trucs impensables à la gueule, me narre en long et en large les progrès de ses 2 enfants (et leurs vacheries certes aussi) et n’a jamais envoyé un petit mot pour avoir des news alors qu’elle savait à chaque fois quand tombait le résultat des FIV. Oui, la PMA cause beaucoup de déceptions, rend sans doute un peu amer aussi malheureusement et éloigne beaucoup… APo

    • C’est clair que la PMA a le mérite de faire le tri ! Moi aussi j’ai tendance à vite fermer la porte. Mais je me méfie aussi de mon amertume, effectivement elle peut parfois jouer des tours. As-tu essayé d’expliquer ton mal-être à ton amie à cause de son attitude? ça pourrait être une piste pour préserver votre amitié, mais c’est sûr que c’est délicat… courage!

  9. J’ai les larmes aux yeux de lire ton billet si bien écrit et si émouvant: l’amitié, la grossesse, toute l’affection que vous vous portez me touchent énormément … peut être parce qu’elles font écho à des émotions que j’ai également ressenties à des moments de ma vie.
    C’est une très belle déclaration d’amitié.
    J’espère que tu vas bien, je pense souvent à toi.
    Gros bisous

    • Merci Elm orme, merci de tes pensées et de ton soutien. Je m’apprête à entamer une nouvelle étape avec le don, du coup j’ai changé le thème de mon blog! Mais j’ai terriblement peur d’un échec… On verra. Courage à toi pour la suite. Gros bisous

  10. C’est super émouvant… et c’est presque exactement ce que j’ai vécu avec ma meilleure amie. L’impossibilité de se réjouir vraiment pour elle, de la voir enceinte, ne pouvoir l’appeler que quand vraiment t’es en top forme, la culpabilité de ressentir tout ça… et puis l’amitié qui reprend le dessus, les larmes qui coulent en portant ce petit être. Aujourd’hui que je suis enfin enceinte, elle est plus que jamais présente à mes côtés. Courage… Bises

  11. C’est terriblement émouvant ce que tu écris là, j’en pleure d’émotions.
    Difficile de gérer (encore un effet collatéral du désir d’enfant insatisfait) les relations avec ceux mêmes adorer qui réussissent là où on échoue . Il faut beaucoup de forces pour ne pas s’éloigner
    Douces bises

  12. Waouh, ça c’est une vraie amie… J’ai vécu une situation un peu similaire avec mon meilleur ami. Qui a réussi son bébé du 1er coup à c1 en couchant une fois… Ce n’est pas évident, et j’ai cru m’effondrer lorsque je l’ai vu enceinte… Et puis l’amitié prend le dessus….
    Bisous

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