Cours Forrest

Vous vous souvenez ? Mon article Cobaye et PMA dans lequel je vous racontais les mots odieux qu’avait eu la gyné du CECOS à mon égard. Eh bien la voilà ma lettre-retour-de-flammes. J’ai attendu presque 2 mois, que la rage retombe (quelque peu…), que je trouve les mots, des mots qui marquent, mais aussi les mots justes. Il a également fallu que je déniche l’article du code de la santé publique qui étaye mon propos, parce que, bizarrement, j’ai eu du mal à le trouver, et bizarrement aussi, je n’ai eu aucune réponse du référent juridique de l’Agence de la Biomédecine dont j’avais sollicité l’aide.

La voilà ma lettre.

Paris, le 29 février 2012.
Objet : Suite à notre consultation du 4 janvier 2012 dans le cadre d’une prise en charge par le CECOS pour don d’ovocytes.
Madame,
J’ai bien reçu les diverses ordonnances que vous avez bien voulu me faire parvenir suite à notre consultation du 4 janvier, et je vous en remercie. Par la présente, je vous informe que je n’y donnerai pas suite et je tiens à vous en expliquer les raisons.

Bref rappel de mon dossier tout d’abord : 27 ans, insuffisance ovarienne précoce détectée en février 2010 (AMH 0,7 ; FSH 14 ; LH 6). Une fausse-couche à 7 semaines d’aménorrhée, 6 IAC et 3 FIV échouées. Deux sœurs aînées en insuffisance ovarienne également, échec des protocoles de PMA pour elles aussi. Il ne me reste donc plus qu’une ou deux FIV maximum à faire avec mes propres ovocytes, et dans le cas d’un nouvel échec, nous avons décidé, mon compagnon et moi, de nous tourner vers le don, d’où notre première consultation avec DokiDO le 10 novembre 2011 et celle du 4 janvier avec vous, afin de nous inscrire dès à présent sur la liste d’attente. Une décision grave et sérieuse, par conséquent mûrement réfléchie.

Lors de notre consultation du 4 janvier, je vous ai indiqué ne pas vouloir partir à la recherche d’une donneuse et vous ai expliqué en détails la réflexion qui nous a amenés à cette conclusion. J’ai conscience qu’à cause de la législation française très restrictive, il manque cruellement de donneuses en France, et que celles-ci acceptent le plus souvent de donner car sensibilisées par un couple infertile de leur entourage, même si je reste persuadée que le nombre de donneuses qui se proposent d’elles-mêmes sur des forums Internet, moyennant petite ou grosse compensation financière négociée entre les deux parties, est largement sous-estimé. Les seules personnes à qui j’aurais éventuellement pu demander une telle faveur sont mes sœurs, qui souffrent malheureusement du même mal que moi. Mon compagnon et moi refusons de porter cette responsabilité et ce sentiment “de dette” envers quelconque personne de notre entourage, et la loi de Bioéthique du 6 août 2004 révisée le 7 juillet 2011 nous en donne parfaitement le droit.

Pourtant, malgré la démonstration de ma réflexion, vous ne m’avez pas écoutée, et encore moins comprise. Vous m’avez rétorqué, je vous cite, parce que vos paroles resteront gravées dans ma mémoire : « nous ne travaillons pas avec des femmes qui optent pour cette attitude attentiste. » Sachez, Madame, que vos propos tombent sous le coup de la loi, puisqu’en vertu de l’article  L1244-7 du Code de la Santé Publique « le bénéfice d’un don de gamètes ne peut en aucune manière être subordonné à la désignation par le couple receveur d’une personne ayant volontairement accepté de procéder à un tel don en faveur d’un couple tiers anonyme. »

Par ailleurs, Madame, sachez que, depuis 3 ans, j’ai enduré le cancer de ma mère, éprouvé l’infertilité de mes deux sœurs aînées, et le divorce de la première à cause de cela. Et enfin j’ai dû accepter ma propre infertilité, écoper de centaines de piqûres hormonales, supporter des dizaines d’échographies, passer des centaines de milliers de fois d’espoirs en désespoirs, et de désespoirs en espoirs, sans jamais perdre de vue notre objectif, notre désir le plus cher : fonder une famille, tenir notre bébé dans nos bras. Alors, expliquez-moi, est-ce cela être attentiste, Madame ? Dites-moi, est-ce cela ?

Mon dossier cependant vous intéresse, je l’ai compris : je suis jeune, et j’ai le tampon « infertilité d’origine génétique » tatoué sur mon front. Un cas fort intéressant de recherche, c’est certain. Je serais très heureuse de pouvoir aider la recherche médicale et participer à ce que, dans 20 ans, dans 30 ans, avoir un enfant tout en étant en insuffisance ovarienne n’implique pas de subir un tel calvaire. Mais ma priorité aujourd’hui, Madame, c’est d’avoir un enfant. Je ne suis pas un cobaye.  Alors contrairement à votre souhait que je rejoigne votre centre, je terminerai mon protocole de PMA avec le gynécologue avec lequel je l’ai commencé. Parce que c’est SuperDoc et que je lui fais confiance.

Vous comprendrez donc, Madame, que si nous devons avoir recours au don d’ovocytes, je demanderai à DokiDO de m’orienter vers un(e) autre gynécologue afin de constituer notre dossier. L’objet de cette lettre n’est pas de vous accabler, mais simplement de vous faire réaliser que les femmes que vous recevez en consultation ne sont pas uniquement des utérus vides en mal d’enfant, mais aussi et surtout des êtres humains capables de penser, et même de réfléchir. Vous êtes une jeune médecin, et j’ose espérer que cette lettre vous fera dorénavant reconsidérer votre attitude envers vos patientes. L’essentiel, l’enjeu du rôle important que vous jouez n’est-il pas d’accompagner les couples infertiles au mieux dans leur projet familial, avant de faire gagner votre CECOS en productivité ?

Dans la lueur de la vie

Une fois rédigée, tel Forrest Gump qui cours, qui cours, jusqu’à la baie, puis jusqu’à l’océan, puis jusqu’à l’autre océan, j’ai fait suivre cette lettre à DokiDO. Mais si je l’envoie à DokiDO, il faut que je l’envoie à la psy qui m’a appelée quelques jours après la consultation et qui s’est montrée très à l’écoute et rassurante. Et si je l’envoie à DokiDO et à la psy qui m’a appelée, il faut que je l’envoie à SuperDoc, que la gyné du CECOS a mis en copie de ses ordonnances. Et si j’ai mis 2 mois à écrire cette lettre, si j’en avertis toutes ces personnes, peu ou très impliquées, il faut que j’alerte l’Agence de la biomédecine sur ces pratiques illégales, en tant qu’agence d’Etat œuvrant au respect des règles de sécurité sanitaire, d’éthique et d’équité notamment en matière de don de gamètes. Je me suis arrêtée là. Pour l’instant. Qui sait où finira ma course.

J’ai utilisé ce titre également en clin d’oeil à une journaliste-essayiste que j’apprécie beaucoup, Caroline Fourest, tout autant que la chronique réalisée par Sophia Aram sur elle :  

Cours Fourest, cours !

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20 réflexions sur “Cours Forrest

  1. Ta lettre est vraiment bien écrite. J’espère qu’elle aura les retentissements escomptés et que ça fera de cette gynéco un toubib avec un peu de compassion.

    Bon courage pour la suite 🙂

  2. J’ai une copine qui avait subi peu ou prou la même chose au CECOS de Montpellier. Elle a écrit, et dans le mois qui a suivi, elle a été appelée pour bénéficier d’un don d’ovocytes.
    Si j’étais toi, j’enverrai également ta lettre à la direction des usagers de l’hôpital où est ton CECOS. C’est leur boulot, et demandent des comptes aux médecins incriminés…

    Bon courage!

    • Refoulée en dessous du dessous de la liste, puis, d’un coup de baguette magique, mise tout au-dessus de la pile ? Un seul mot : ahurissant…
      Merci pour l’info qui prouve bien le caractère pitoyable des pratiques liées à l’infertilité dans notre pays.
      bises et courage à toi

  3. Tu as bien fait de l’écrire et de l’envoyer. Ca doit faire du bien d’avoir pu poser des mots sur ça, et se savoir lue, au lieu de ressasser ça que dans son coeur et ses tripes.
    Merci de rappeler qu’il y a des humains derrière un numéro de sécu…
    Bises à toi

    • oui, je t’avoue que c’est comme une … libération. Et effectivement le sentiment de savoir qu’elle va lire mes mots, prendre conscience (j’espère…) que les siens ne sont pas anodins, qu’elle ne peut pas dire n’importe quoi et encore moins profiter de son statut de médecin dans le rapport déséquilibré médecin/patient, j’apprécie. Bises

  4. Tu as bien fait de l’écrire, même si tu n’as (malheureusement) pas de réponse, cela t’aura un peu soulagée j’espère. Une lettre sincère et humaine… ce que ne semblait pas être cette médecin en face de toi… Si seulement ceux qui ont nos espoirs, nos corps, et une partie de notre avenir entre leurs mains, étaient parfois juste un peu plus humains, on souffrirait moralement et physiquement. Entendu avant ma ponction samedi dernier où je disais que je souhaitais une prémédication plus forte car j’avais eu mal la dernière fois (je ne savais pas que pire m’attendait…, pas d’AG dans mon centre) et où je me suis entendue répondre « cela ne dure pas longtemps, il faut serrer les dents »… Bienvenue au XXIe siècle… APo

    • c’est vraiment scandaleux!! Ma pauvre… C’est d’un mépris insupportable, c’est dingue… C’est comme pour l’hystérographie : je l’ai faite avec un gyné compétent, et surtout qui savait utiliser cette technique, et j’ai à peine eu mal. Belle Bretagne, elle, l’a faite à l’hôpital, avec des médecins qui ne savent pas l’utiliser, et elle a souffert comme il n’est pas permis. C’est insupportable… Bises de soutien pour l’attente et croisage de doigts!

  5. C’est une très bonne et belle lettre, qui est en opposition avec son attitude à elle, elle est pleine d’émotions.
    Tu nous diras s’il y a eu une suite, une réponse.
    Tu dois être soulagée maintenant.
    Bisous

  6. Je la trouve particulièrement bien écrite.
    Il n’y a qu’un petit détail qui m’étonne (bien que je puisse comprendre qu’il fasse partie d’un tout pour vous) : elle vous a parlé d’attentisme par rapport au don et tu lui opposes le cancer de ta maman. Pour vous c’est un lot d’épreuves à subir et dépasser (du moins je le comprends comme ça), mais si le docteur manque d’empathie au point de vous avoir parlé comme elle l’a fait, je me demande si ça ne va pas « sonner creux » pour elle.
    En tout cas c’est une très belle lettre, qui mérite d’être envoyée un peu partout.

    • oui effectivement j’y ai pensé, mais comme tu le dis effectivement c’est un tout, et il m’a semblé nécessaire de le mettre, quelle que soit la façon dont elle va l’interpréter finalement!
      Ma mère a été en aplasie plusieurs semaines durant sa maladie. Pendant le rdv elle a cru bon de me rappeler que certaines personnes pouvaient en mourir… je ne l’ai pas ajouter dans la lettre car là c’était hors sujet, et en plus totalement idiot et irréfléchi. Mais le « attentiste » là c’était délibéré.

  7. Envoie là à un maximum de personnes, moi je l’imprimerai même et je l’afficherai dans sa salle d’attente …
    En tous cas, tes mots sont pesés mais ils font mouche: bravo !

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